L’ampleur et le caractère inédit de la crise écologique, démocratique et sociale qui atteint la Corse commandent de transformer en profondeur notre manière d’être et de vivre. C’est-à-dire nos manières de penser et d’agir, en un mot d’habiter la Corse. Autant dire que les changements imposent de revisiter les valeurs qui organisent et gouvernent nos convictions et nos actions.

SUR QUELLES VALEURS ?

HABITER LA CORSE

Nous devons fonder notre Collectif sur des valeurs nourries de l’expérience et de la sensibilité de chacun au plus grand bénéfice de tous. Nous devons précisément décider de ce à quoi nous tenons, ici, en Corse. Personne n’est mieux placé que nous, habitants de la Corse, pour l’énoncer.

Nous partageons, avec d’autres collectifs dans le monde, quelques grands principes : la conscience que les basculements sont irréversibles, que les conditions d’existence de la vie humaine sont dépendantes des autres formes de vie ; que les systèmes, les modèles de production et de consommation actuels sont délétères et qu’ils doivent subir une transformation radicale ; que la solidarité et la coopération doivent l’emporter sur la compétition et l’affrontement ; que l’enjeu éducatif est prépondérant et que les libertés individuelles et collectives sont à la base du vivre ensemble.

UNE TRADUCTION POLITIQUE

Nous voulons donner une traduction politique et située à la pensée écologique et sociale et en faire l’enjeu capital qui « irrigue » notre territoire.
Il s’agit désormais de proposer des cadres d’action, des prises politiques, des points de saisie pour que « l’agir » individuel et collectif dans notre île intègre transversalement à son projet de faire société les valeurs de l’écologie solidaire.

1) Le territoire, cadre des valeurs de l’écologie solidaire

Nous vivons de la construction incessante de liens avec l’espace. Au-delà des seules questions de subsistance, l’activité humaine prend sens dans ce long travail de tissage qui lie les générations dans le temps et l’espace. Le territoire constitue la matrice du vivre ensemble. L’enracinement est le ressort de toute existence humaine, mais il ne peut être figé, et s’accompagne de la capacité d’intégration des autres.

Comme toutes les terres et sociétés humaines, la Corse a un passé. Toute négation de ce passé constitue une violence. En ce sens, nous partageons l’héritage du nationalisme insulaire tel qu’il s’est constitué au moment du Riacquistu et qui a permis d’engager le processus d’émancipation et de reconnaissance de notre peuple, de notre histoire, de notre culture. De là, l’ancrage de l’action écologique au territoire est non seulement associé à la sauvegarde de la biodiversité mais aussi aux savoirs faire, aux savoir dire, aux savoir être, qui accompagnent la construction territoriale. Notre île est riche de ces savoirs et la langue corse est essentielle pour reprendre maille avec notre portion de terre. Celle dont nous avons la responsabilité. Nous appartenons à cette terre plus qu’elle ne nous appartient.

Nous affirmons que le territoire s’impose également en raison des principes de proximité et de capacité d’adaptation qui permettront d’affronter et de dépasser les crises. Ce qui est bon et efficace ici ne s’impose pas comme une nécessité là-bas. Cette dimension primordiale n’exclut en rien le partage des expériences et des valeurs avec d’autres territoires méditerranéens, européens et plus lointains encore. L’émancipation individuelle et collective impose une complémentarité et une solidarité continue entre tous ces territoires.

2) Humanité et communauté de destin

Nous situons nos valeurs dans le lien entre notre humanité, celle déterminée par l’évolution et les conditions de vie sur terre, et la communauté de destin, celle qui s’enracine dans le territoire politique du vivre ensemble. C’est-à-dire en habitant et en pratiquant notre île dans sa dimension historique, géographique et culturelle.
Cela suppose de remettre au centre de nos valeurs le partage et la solidarité. En revenant aux dimensions de la Corse, de ses cités, de ses quartiers et de ses villages, et en reconnaissant l’ensemble des forces vives qui en émanent, il devient enfin possible de mettre ce lien au coeur du projet et de le concevoir comme une source de cohésion.

3) Autonomie et démocratie participative

L’autonomie politique véritable se situe à la croisée des individus, des collectifs et des institutions. Nous voulons reformuler le sens de l’autonomie, souvent réduite à une revendication institutionnelle ou un simple discours sans contenu réel. Plus que les statuts, ce sont les valeurs, les compétences et les pratiques qui doivent soutenir l’ensemble des institutions. Nous réclamons des institutions capables d’apprendre, décloisonnées et conscientes de la transversalité des réponses, parce que les savoirs sont au coeur du projet d’émancipation.

L’autonomie n’aura pas de sens si sa mise en oeuvre s’exonère de la remise en cause profonde et continue de nos dépendances vis-à-vis de l’extérieur et de notre soumission à des monopoles. Elle serait alors un simple affichage, loin de l’émancipation nécessaire.
Cette vision s’inscrit dans un mouvement plus général de prise en main de leur avenir par les peuples.
Nous affirmons la démocratie participative comme apprentissage à la vie collective et cadre délibératif à privilégier, articulé avec la démocratie représentative.

4) Les communs : territoire(s), communauté(s) et règles d’usage

Nous nous emploierons, pour rendre durable ce que nous appelons par commodité et par conformisme « la nature » et qui regroupe des milieux de vie complexes et variés, non pas à les préserver, mais à les habiter en leur donnant statut de communs.
Avec a terra di u cumunu, la Corse bénéficie d’une référence historique. Le souvenir de ces communs est encore présent dans la mémoire populaire, mais leur délitement s’accélère (pression foncière, monopoles économiques, appropriation abusive voire illégale de biens communs, habitat cloisonné…).
La gestion des communs réclame la définition d’un territoire, d’une communauté d’usagers et de règles de gestion établies par la délibération locale et collective. Les communs ne peuvent, par principe, appartenir au secteur marchand et par conséquence être source de profits.
Nous nous battrons pour donner une place à tous les éléments constitutifs de notre territoire, c’est-à-dire l’ensemble du vivant, en luttant notamment pour la reconnaissance de leur existence juridique (Tavignanu).
Nous envisageons la diversité du vivant comme un tout : elle ne peut se limiter à de simples nomenclatures scientifiques ou à un inventaire de musée.

5) Repenser notre modèle de société, et le fonder sur la justice sociale et environnementale

La croissance de l’île a procédé jusqu’ici par l’application de recettes, dans une économie réduite au tourisme, au BTP et au commerce industriel de masse. Ecologia Sulidaria doit raisonner aux dimensions du vivant et de ses limites en affirmant son refus des logiques libérales le plus souvent désengagées des besoins et des désirs de la plus grande partie des habitants, responsable du creusement des inégalités et de la destruction progressive de notre planète. Concevoir un nouveau modèle de société c’est lutter contre les monopoles et toutes les formes d’assujettissement sociales et économiques.
Sortir la Corse d’une économie carbonée et dépendante réclame un effort d’innovation sans précédent mais les limites physiques de la planète – et donc de l’île, ne sont pas négociables.
Abandonner l’idée d’une croissance infinie au profit d’un développement soutenable implique de susciter ou soutenir des politiques publiques, des règlements et des normes à la bonne dimension, c’est-à-dire à la taille de la Corse en sortant de la logique comptable telle que formulée par le seul PIB.
L’innovation sociale et éducative est aussi au coeur de la lutte contre les inégalités, qui ont atteint un niveau insupportable et inacceptable, et vont sortir renforcées des crises climatiques.

6) Redonner du sens au travail et à l’action individuelle et collective

Nous voulons explorer d’autres formes d’accomplissement : le travail en commun (l’operate), les apprentissages réciproques, la transmission intergénérationnelle, l’usage partagé, le goût de faire ensemble, de s’approprier la création et intégrer dans nos pratiques les expériences artistiques et sensibles. Car la pensée écologique du vivant passe par le corps, l’expression de l’émotion, le partage du vécu de chacun.e.
Nous voulons faire de la Corse un « territoire-laboratoire » des innovations sociales et politiques. Faire progresser l’idée d’expérimentation territoriale, qu’elle ne soit plus comprise comme une expérience risquée que l’on réserve aux territoires de la marge, à partir de ce quicompte pour les habitants dans le respect des connexions au vivant.
Avec pour objectif de constituer un réservoir de solutions donnant matière à échanger avec d’autres localités et d’autres territoires dans un esprit contributif.

LE PROJET D’ECOLOGIA SULIDARIA

Entre l’immobilisme d’une culture essentialisée, folklorisée, ne permettant plus d’habiter l’île et l’activisme d’un enthousiasme naïf qui envisage la Corse comme un territoire vierge et lisse, une troisième voie se dessine pour la Corse.
Engager une rupture fondamentale face au système destructeur des milieux et des humains, redécouvrir et réinventer son monde proche grâce à des valeurs partagées, agir pour bâtir, sur un socle commun, une société solidaire, respectueuse de tous les « vivants » ; se mettre partout en mouvement en acceptant la diversité, le risque des ruptures et des incertitudes, relever les défis en intégrant toutes les intelligences, tel est le projet d’Ecologia Sulidaria

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