Entretien avec Liza Terrazzoni

Ne nous y fions pas : notre île n’est pas, n’a jamais été une entité assurant à tous les mêmes droits, plaçant chacun sur un même pied d’égalité. Comme partout les termes de peuple, nation ou communauté s’ils sont révélateurs d’une intention masquent aussi des différenciations et des ségrégations. Le travail du sociologue est de nous aider à y voir plus clair, c’est pourquoi nous avons sollicité Liza Terrazzoni, chercheuse à l’EMRJ afin d’en savoir plus.

Jean-Michel Angeli : Ton dernier ouvrage s’intitule Les autres en Corse (éditions Albiana), peux-tu nous dire qui sont ces « autres » ?

Liza Terrazzoni : Les appartenances culturelles (revendiquées ou assignées) sont l’un des éléments qui organisent les relations sociales, ici comme ailleurs. A ceci près que, dans la société corse, l’identité est devenue une matrice organisationnelle. Certains sociologues appellent cela l’ethnicisation des rapports sociaux qu’ils voient comme un processus de construction de frontières, de désignation, entre « eux » et « nous », dont les acteurs sociaux se servent pour se distinguer les uns des autres. L’appartenance est un référent déterminant dans l’interaction – on revendique : « je suis Corse », et on classe « il n’est pas Corse ». Les « autres » sont tous ceux qui sont identifiés, étiquetés, ou qui s’identifient et s’étiquètent, comme n’étant pas Corses. L’expression les « autres » a vocation à mettre l’accent sur l’existence de dispositifs de cloisonnement fondés sur l’appartenance culturelle. 

Jean-Michel Angeli : Comment expliquer ces phénomènes d’exclusion ?
Liza Terrazzoni : Dans mon travail je suis partie du vécu des immigrés maghrébins et de leurs descendants. J’ai montré combien ils étaient, dans les années 2000, sujets d’une (auto) invisibilisation, ils s’interdisaient de fréquenter certains espaces publics par exemple et étaient, par ailleurs, victimes d’une forme de ségrégation. Ce détour par l’immigration m’a permis de mettre en évidence combien la violence, physique certes, mais symbolique surtout, était présente et régulait les rapports comme les espaces sociaux en Corse, en générant des dynamiques « d’auto-invisibilisation ». Par ailleurs, l’utilisation, parfois maladroite, des termes de peuple et de nation, la signification qui leur est donnée, comme l’imaginaire dont ils sont chargés, attise par certains aspects les logiques d’exclusion. 
Les phénomènes d’exclusion revêtent aussi d’autres formes, ici comme ailleurs. Ils renvoient à tous les « précaires », indépendamment de leur appartenance culturelle, vivant des situations professionnelles instables, travaillant dans des conditions dégradées, et dont les politiques publiques se préoccupent de moins en moins… celles-ci étant de toute manière  de moins en moins accessibles en raison de la bureaucratisation excessive de la société et la dématérialisation galopante. 

Jean-Michel Angeli : Cette ségrégation qui occulte des pans entiers du réel est-elle le propre de la Corse ou le même phénomène existe-t-il ailleurs ? 
Liza Terrazzoni :La ségrégation est omniprésente dans les sociétés, y compris européennes, française, et corse. La précarisation est intense, l’enrichissement aussi. L’écart se creuse. Partout des individus, des groupes, sont exclus en raison de leur appartenance culturelle, parce qu’ils sont identifiés comme « étrangers », mais pas seulement. Il ne faut pas négliger le rôle de l’âge, du sexe, et/ou de la place dans le système de production qui sont des éléments tout aussi fondamentaux dans l’organisation des sociétés et des hiérarchies qui les traversent

Jean-Michel Angeli : Quelle(s) force(s) politique(s) doit, à ton avis, braquer le projecteur sur ces exclus ?
Liza Terrazzoni : Ce serait une force politique qui aurait une connaissance fine des dynamiques d’exclusion, de ses modalités, et qui serait donc en mesure de les analyser et d’envisager une action politique. Il ne s’agit pas seulement de braquer le projecteur sur les exclus mais d’éclairer les dynamiques d’exclusion et d’inclusion et de produire une vision politique (et non un modèle) qui défendrait l’idée de faire tenir ensemble, dans un projet social commun et partagé, les « établis » comme les « exclus ». A mon avis, une telle ambition passe nécessairement par une relation soutenue et sur le long terme entre politique et recherche.

Jean-Michel Angeli : N’y a-t-il pas un risque pour les forces politiques qui souhaiteraient mettre en évidence ces phénomènes d’exclusion d’être incomprises ?
Liza Terrazzoni : Il y a toujours un risque d’être incompris ! Cette question me fait penser au livre de Pierre Rosanvallon, La société des égaux. Il y interroge l’avenir de l’égalité au moment où les individus semblent de plus en plus critiques à l’égard de la société inégalitaire dans laquelle ils évoluent. Il montre comment l’individualisme et l’esprit de la concurrence viennent bousculer, grignoter, la solidarité et la cohésion sociale. Bien que paru en 2011, je le trouve d’une très grande actualité. L’auteur nous explique que nous pouvons fort bien adhérer à un principe général et ne pas nous y conformer dans notre pratique individuelle. Par exemple, nous pouvons en même temps condamner les injustices du système éducatif, promouvoir la mixité sociale à l’école, et faire des pieds et des mains pour désectoriser notre enfant afin qu’il aille dans une école que nous estimons « meilleure »… 

Jean-Michel Angeli : Pourquoi t’intéresses-tu à ces phénomènes d’exclusion ? 
Liza Terrazzoni : Je m’intéresse à ceux qui sont mis au banc, stigmatisés, à ceux qui sont catégorisés un peu vite. Riches et pauvres, déclassés, étrangers, nationaux, criminels, toxicomanes, immigrés, etc. Parce que je suis persuadée que c’est en étudiant les marges, les écarts, que l’on peut mieux comprendre les sociétés, notamment parce que les marges et les écarts nous permettent d’éclairer les contradictions.  

Entretien conduit par Jean-Michel Angeli

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