Architecte et designer, après avoir participé au groupe Memphis dans les années 80 à Milan, Martine Bedin enseigne aujourd’hui à l’école Camondo à Paris et vient d’intégrer l’Agence de design de Jean Nouvel.

En Corse les villages sont beaux. Recroquevillés sur eux-mêmes comme chat qui dort en montagne, promontoires fortifiés sur les rivages. Les murs des plus vieilles maisons sont en pierres des carrières locales, les toits sont en lauze gris bleuté dans le nord, en granit rose plus au sud.
Mais souvent à l’entrée des villages on est surpris par une villa de trois étages avec des balustrades en inox et de grands toits-terrasse, réminiscence peut-être du groupe californien des années 90, Five. Partout des murs en parpaing immenses pour soutenir valeureusement plusieurs niveaux d’antiques piane et les montées vertigineuses pour voitures tout-terrain.
Les confinements successifs ont donné l’idée saugrenue aux hommes restés à la maison de construire des portails avec ouverture télécommandée et des murs d’enceinte avec grillage (contre les sangliers ?). Les maisons rénovées ont des fenêtres en plastique avec de gros cadres qui recouvrent l’ancien appui de pierre, les plus récentes ont des persiennes en aluminium, gris sombre métallisées comme les voitures. Quant aux nouvelles constructions municipales, écoles et mairies, qui sait pourquoi elles semblent directement inspirées des stations-service, avec colonnades et haut-vent.

Personne ne s’étonne de cette dissonance dans le paysage urbain car tout ça, bien entendu, c’est publié dans les catalogues. Le véritable fléau, entre autres, c’est la production industrielle d’éléments d’architecture à bas prix et la force de son marketing. Le lobby des grosses entreprises du bâtiment est aussi puissant que dans l’industrie automobile, tout produit a sa part d’obsolescence programmée, ils sont en outre très peu adaptés aux contextes, exemple des huisseries de fenêtre avec des double, voir triple vitrages, capables de résister à des froids polaires. On note aussi la démission des architectes sur des petits chantiers peu rémunérateurs et des maires démunis, car rarement au fait du métier de bâtir et de rénover, quand ils n’utilisent pas la construction à des fins moins glorieuses.

Nous souhaitons imaginer un programme de sensibilisation, de pédagogie, de partage des constats, et de participation à la prise de conscience collective en envoyant un message simple : le bien public est aussi fait du collage des biens privés et de son dévoilement discret. Les « points de vue » appartiennent à tous, même lorsque le regard se perd à travers une faille dans un mur ou vole le champ secret d’un trou de serrure.
L’île de Corse avec son territoire concentré et limité géographiquement est un laboratoire parfait pour développer une conscience des patrimoines : paysages nature, villages, rivages, montagnes sont autant de sites dont il faut prendre soin collectivement et avec une fierté partagée.
Il ne s’agit pas d’emphatiser des nostalgies ou des regrets du passé, nous savons tous qu’habiter une maison à rénover est difficile aujourd’hui, car le contexte de sa construction n’est plus le même, mais nous savons comment la rénover, piano piano, pour qu’elle offre tout le confort nécessaire à la vie moderne, sans la brusquer.

Propositions

Travailler sur la création de petites équipes engagées auprès des maires, qui de par leur expérience, leur culture et leur désintéressement, créeraient le lien aujourd’hui manquant entre la municipalité et les habitants de la commune. Il s’agirait d’une cellule d’écoute et de conseil pour toute personne ayant un projet de rénovation/construction ou un projet plus ambitieux.
Cette cellule pourrait lorsque c’est nécessaire, simplifier les démarches administratives, s’adresser aux professionnels compétents (juristes, institutions), mais ferait aussi preuve de pédagogie.

L’aide à la rédaction d’un cahier des charges. C’est très difficile de voir l’espace mentalement, rien n’y concourt, et les lieux communs sont pléthore : une baie vitrée pour avoir plus de lumière, une grande chambre, un grand séjour, un grand garage… Or il serait facile d’expliquer où se trouve le luxe, le bien-être, la singularité dans les espaces peut-être pas si grands, inventer une prime à la réduction des surfaces inutiles.

Expliquer le prix des choses. Créer des exemples pédagogiques : les éléments d’architecture ne sont pas des biens de consommation. Il faut expliquer tout ce qui rentre à terme dans le prix des choses : main d’œuvre, entretien, la durée de vie des choses, nous serions surpris de voir qu’entretenir des fenêtres en bois à terme, permet de les conserver un siècle.

Revoir le système des appels d’offres. Aujourd’hui c’est toujours le devis le moins disant qui est choisi. Nous pourrions imaginer de calculer le montant d’un chantier sur les coûts amortis de la construction. Par ailleurs une véritable discussion doit être entreprise sur les honoraires des architectes qui devraient être inversement proportionnelles au coût du chantier.

Les taxes foncières et d’habitation pour maison secondaire. La volonté politique affichée d’éviter que des maisons soient de plus en plus vides en dehors des vacances est louable. Mais autoriser la construction de grandes villas particulières pose tout autant de questions : la villa au milieu de son terrain, c’est la fin de la continuité des rues, chemins, escaliers. C’est la vie chacun chez soi, la fin d’une communauté.
Les architectures de ces maisons, de plus en plus grandes, car c’est pratique d’avoir un appartement à louer dans la cave, font souvent fi d’un PLU qui pourtant décrit assez bien ce qu’il ne faut pas faire.

Réactiver le partage des compétences entre les anciennes générations des villages et les jeunes. Il s’agit là d’un échange. Induire les jeunes architectes qui ont étudié sur le continent ou à l’étranger à (re)venir travailler en Corse, en leur donnant une place dans les décisions communales.
Si de plus en plus de jeunes s’engagent dans les questions liées au climat et à l’agriculture, ils ont beaucoup à apprendre des anciens qui eux ont cultivé les terrasses des villages pour survivre. Mais réciproquement, les nouvelles techniques développées autour de la micro-agriculture, peuvent améliorer les conditions de travail des agriculteurs.
Ce mouvement s’est amorcé, mais pas dans la construction ni dans la rénovation. Chaque village a son maçon, mais hélas chaque ville a aussi son « Roi Merlin ».

Mitoyenneté – Citoyenneté. Démystifions les conflits dits de « voisinage », rien de plus désirée mais de plus redoutable que la maison individuelle, on l’a vu, qui ne peut qu’activer l’éloignement, la compétition, l’envie, la surenchère. Mais une famille qui s’installe dans une maison oubliée, qui la rénove, qui entretient son jardin, ce n’est plus un étranger, c’est un voisin.
Reconquérir les places, les ruelles, les jardins, les dents creuses, les ruines, les indivisions, c’est redevenir mitoyens, soit la part profonde d’une communauté.
La culture du construit se transmettra ainsi à tous par petites touches, c’est un processus long mais irréversible, tout comme le goût retrouvé des tomates du verger.

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