Alerte sur le projet “Villages de vacances” Costa Mare”

C’est à l’occasion d’une simple demande « d’autorisation de défrichement », déposée par la commune d’Aleria et soumise à consultation publique en août dernier, que nous avons pris connaissance du projet de construction d’un village de vacances de 2 500 places à Casabianda.
Il s’agit en fait de la création d’un « camping haut de gamme », selon la délibération de la Commune en 2017, qui signe un bail de 99 ans à la société Victoria Group sur le terrain qu’elle a racheté au Ministère.
Les termes employés sont variables suivant les documents : « projet de requalification du bâti existant et de la réhabilitation du village de vacances » dans l’étude d’impact, « création » dans la délibération de la commune avec extension ultérieure ; la prévision porte sur 2 500 places pour 3 000 personnes hébergées en saison, sur 478 emplacements (voir Plan de masse en annexe).
On est très loin d’une « réhabilitation », puisque l’ancien village de vacances comportait 94 bâtiments, dont  « 85 cabanes dédiées au logement et 9 bâtiments pour les services annexes (sanitaires, réfectoire, dortoir, poubelles, locaux techniques) [1]», aujourd’hui complètement délabrés.
Il n’y a donc aucune ambigüité, il s’agit de la création d’un village de vacances, donc d’une construction nouvelle : or le projet se situe en zone naturelle littorale en discontinuité de l’urbanisation[2].
Sur le plan des règles d’urbanisme, la Loi littoral et sa traduction dans le PADDUC ne permettent de telles réalisations. Le projet n’est donc pas conforme à la loi.
Sur le plan environnemental, ce projet cumule les atteintes directes à l’environnement, piétine les règlementations françaises et européennes ; il se situe dans des milieux hyper-fragiles et protégés, au cœur de plusieurs zonages reconnaissant de manière officielle l’intérêt écologique exceptionnel de ce secteur : ZNIEFF[3] de type I n° 940004089 « Boisements et brousse littorale de Casabianda à Pinia »,  Site Natura 2000 FR9410098 « Urbino » (Zone de protection spéciale ZPS), et en proximité immédiate des zones protégées des étangs d’Urbinu, Del sale, de Pinia.
Au titre du Padduc, les ZNIEFF de type 1 doivent être préservées, notamment contre les constructions qui pourraient détruire ces milieux fragiles.
Le terrain est situé sur la Trame verte et bleue, qui valide les interconnexions entre les espèces animales et végétales, il est donc impossible de considérer le site seul, indépendamment de son rôle dans tout l’écosystème environnant : la MRAE, chargée d’éclairer le préfet dans ses décisions, remarque que « l’étude d’impact sous estime le dérangement et la perturbation du cycle de vie de plusieurs espèces de faune que va engendrer le projet ».
Le projet va porter atteinte à la conservation de plusieurs espèces protégées, particulièrement d’une espèce devenue rarissime, protégée aux échelles nationale, européenne et internationale – inscrite comme espèce prioritaire à l’Annexe 2 de la Directive européenne “habitats, faune, flore » : la tortue Caouanne, Caretta caretta, qui vient se reproduire dans ce secteur ; tout dérangement (notamment par les lumières)  serait catastrophique[4] pour cette espèce en grand danger d’extinction.

Au plan des équipements 

Il n’y a pas de station d’épuration, si ce n’est un projet non abouti de la commune (qui assumerait d’ailleurs la charge financière de l’installation, ainsi que l’enrobage de la route d’accès, pour un projet privé).
Au moment où la question de la gestion de l’eau et de sa rareté prévisible se pose avec acuité, on peut s’interroger aussi sur l’origine de l’eau nécessaire à l’alimentation d’une « ville nouvelle » et sur la concurrence possible avec l’eau agricole. Avec les mêmes interrogations sur l’énergie et de la gestion des déchets.
Faire demander l’autorisation de défrichement par la commune, la mettre en consultation publique en toute discrétion au mois d’aout, avant que le projet d’ensemble ne soit étudié, revient à le valider par « accord préalable », ce qui n’est pas acceptable (ni légal, on ne peut pas « saucissoner le projet »).

QUEL TOURISME POUR LA CORSE ?
Ce projet pose de façon évidente l’urgence de choisir le tourisme que nous souhaitons pour notre île : d’année en année, et de plus en plus, nous sommes confrontés aux difficultés liées à un tourisme mal équilibré dans le temps et l’espace. Le système actuel de « tourisme industriel » a montré ses limites (difficulté à gérer la ressource en eau, les déchets, l’énergie, explosion du trafic routier) et ses conséquences néfastes, notamment la pression sur les sites sensibles.
Tant la population que les partenaires institutionnels, s’accordent sur une vision de tourisme « soutenable », respectueux de l’environnement, préservant la biodiversité, pour mettre en valeur la richesse exceptionnelle de la Corse et la faire partager.
Nous comprenons la volonté des communes de favoriser le développement touristique, mais ce projet est en complet décalage avec la vision d’un tourisme respectueux des sites et adapté à l’échelle de chaque territoire.
Toutes les raisons évoquées ci-dessus impliquent d’arrêter immédiatement ce projet dévastateur, entaché de nombreuses illégalités, tant en matière de règles d’urbanisme que d’atteintes à de nombreuses espèces et milieux protégés, et tout simplement au titre de notre patrimoine commun en grand danger.
Nous demandons  à Monsieur le Préfet, que nous rencontrons ce jour, de refuser l’autorisation de défrichement qui vaudrait acceptation d’un projet illégal et destructeur.

Il est temps de développer un tourisme qui tienne compte des limites de la « capacité d’accueil » de notre île et de ses richesses, dont nous sommes plus que jamais responsables.


[1] Extrait de l’étude d’impact du BE Endemys, commandée par le porteur de projet.
[2] Une partie du terrain est située en ERC – Espace remarquable et caractéristique du Padduc, une partie dans la bande des 100m
[3] Zone naturelle d’intérêt écologique faunistique et floristique de type 1 (les plus remarquables)[4] Au cours du XXe siècle, la reproduction des tortues caouannes en Corse était rare, cependant deux sites historiques étaient attestés entre la fin des années 30 et les années 40 : Casabianda et Moriani (Delaugerre 1987).

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